• Nicolas J. Preud'homme

Il n’est pas bon d’être crédule pour être croyant

Dernière mise à jour : 30 juil. 2020

Contrairement à la crédulité, qui penche vers la facilité et l'aveuglement du conformisme, une foi éclairée appelle la réflexion critique pour se construire et se perfectionner en évitant les pièges de la déraison.


Pour nombre de croyants des diverses religions sur notre planète, y compris au sein de la galaxie des courants évangéliques, la foi se résume à un pacte somme toute fort simple. Contre la promesse de la vie éternelle et de bénédictions divines, il faudrait suivre une règle de conduite qualifiée de pieuse, impliquant la fréquentation régulière d’un lieu de culte, accomplir quelques rites, et surtout adhérer à un certain nombre d’opinions établies en dogmes incontestables, allant de pair avec le respect de l’autorité des responsables religieux qui s’érigent en gardiens de la vraie foi. On a donné divers noms aux tenants de cette ligne de conduite : conservateurs, piétistes, intégristes, fondamentalistes ; eux préfèrent s’appeler « vrais croyants », «hommes et femmes de Dieu », avec l’étiquette qu’ils s’apposent : évangéliques, bouddhistes, salafistes, catholiques, orthodoxes, etc. Un point commun les unit : ils pensent être sur le seul chemin de foi valable, chacun dans sa chapelle, environnés par les ténèbres de l'erreur... Après tout, on est tous l'hérétique de quelqu'un d'autre !


On peut somme toute comparer cette vision de la vie à un voyage en croisière : le ticket pour les Caraïbes est garanti et c’est la fête à bord pour les happy fews, à condition de bien respecter le règlement du bateau et de laisser le capitaine et l’équipage tenir les commandes. Aucun souci à se faire, il suffit de se laisser porter, de faire comme les autres, de ne pas poser de questions inutiles. On reste dans cette petite bulle au milieu de la mer. Discipline à bord dans ce huis-clos communautaire où chacun se compare, s'aligne, se règle sur les autres. Rien à changer, si ce n’est de se conformer à ce qui est prévu. Quoi de plus simple, de plus évident, de plus ordinaire ?



Salvador Dali, Mirage, peinture, 1946.


Mais il y a ceci : la vie de foi n’a rien d’une longue croisière tranquille. On n’acquiert pas la vie éternelle comme un produit garanti « satisfait ou remboursé ». Le voyage de la foi n’est pas de ceux que l’on achète par un ticket de première classe auprès d’un tour-opérateur. La raison en est simple : aucun théologien ou responsable d’Église ne détient les clefs du paradis, ni ne peut se prévaloir de connaître tout ce qui concerne le divin et l’au-delà ! Aucun pasteur, prêtre, rabbin ou imam, ne tient le guichet du Royaume des Cieux ! Aucune communauté humaine n’est en capacité ni en droit de prétendre que Dieu approuve tout ce qu’elle fait, d’obliger le divin à se plier à ses désirs. Ne serait-ce pas un fol orgueil et une monumentale erreur que de prétendre pouvoir faire ce sur quoi on n’a pas de prise ?


Ensuite, pour le christianisme, il y a la Bible, ses récits, ses préceptes, ses commandements considérés comme sacrés. Comment les lire et les considérer à l’aune de notre époque, éloignée de deux mille ans de ses auteurs humains et de leurs premiers lecteurs ? Comment distinguer ce qui relève des pensées humaines, de ce divin qui les dépasse et qu’elles prétendent pourtant exprimer ?


Pour les conservateurs évoqués ci-dessus, rien de plus simple : le texte sacré qu’ils ont choisi (la Bible ici, la Torah, le Coran, l’Avesta, les Theravada ailleurs) contient tout ce qui est nécessaire à la vie bonne et heureuse ; il faut le vénérer, l’apprendre, le réciter, imiter le genre de vie de ses personnages, respecter littéralement ses préceptes, comme un livre de recettes de cuisine, et tout finira bien. Pour ces conservateurs, le doute, la remise en question, la distanciation critique, la prudence à l’égard des failles du texte, de la complexité de sa transmission documentaire, de ses diverses lectures possibles, n’ont absolument pas lieu d’être : il n’y a qu’un seul chemin, le leur ; ceux qui s’en éloignent sont de mauvais croyants qu’il faut écarter ; être contre eux, c’est être contre Dieu qui est forcément de leur côté.


Eh bien, c’est exactement pour ces raisons que Jésus Christ a été arrêté et crucifié. Cela advint sous l’impulsion des religieux de son temps, qui ne pouvaient supporter sa lecture originale des Écritures, ses innovations en matière de morale, son ouverture à l’égard des différentes communautés de son temps, son audace pour remettre en question la conduite des Pharisiens et l’autorité des prêtres du Temple. Vous en doutez ? (Re)lisez les Évangiles avec ces questions en tête, et vous verrez !


Chrétiens, chrétiennes, qu’est-ce qui vaut le mieux ? De croire sans broncher que le monde a été réellement créé en sept jours, que Mathusalem a réellement vécu 969 ans, que Josué a réellement arrêté le Soleil dans sa course, que Dieu se tient réellement sur un trône entouré de vingt-quatre vieillards avec leurs harpes et leurs parfums (de quelle marque, au fait ? :-D), que les enfants doivent être corrigés au bâton, voire mis à mort s’ils insultent leurs parents, que les esclaves doivent obéir à leur maître, que la femme à l’Église doit réellement se tenir dans le silence, tout cela pour le seul motif qu’on le lit dans la Bible (Genèse 1, 5 : 27 ; Josué 10 : 12 ; Apocalypse 4 : 10 ; Proverbes 23 : 13 ; Lévitique 20 : 9 ; Éphésiens 6 : 5-9 ; 1 Corinthiens 14 : 34) ? Ou bien d’utiliser avec discernement notre intelligence et notre conscience morale que nous avons en l’Esprit pour penser et agir avec sagesse et bonté ? Ces dogmes cités vous rendront-ils meilleurs si vous y adhérez ? Vous enverront-ils en enfer si vous n'y croyez pas ? Ne pas y croire vous empêchera-t-il de mener une vie honnête et utile, d'aimer votre prochain et votre lointain, d'honorer votre Créateur par l'exercice de vos dons ?

Faut-il donc ânonner la Bible, ou l'étudier en êtres mûrs et accomplis ? Pour bien conduire une voiture, vaut-il mieux réciter le code de la route comme un perroquet, ou bien faire preuve de la présence d'esprit et de la capacité d'adaptation nécessaires pour faire face à toutes les situations qui se présentent au volant ? Réfléchissez !


Affirmons-le une fois pour toutes, la foi en un Dieu d’intelligence, de sagesse, de bonté et de beauté ne requiert pas de se limer le cerveau avec les sornettes de la bigoterie ! Nous méritons mieux. La Bible mérite mieux. L’Église mérite mieux. Dieu mérite mieux que ces sottises.


Chrétiens, chrétiennes, les gens parmi vous qui pensent que la vraie foi passe par le conformisme, l’idéologie aveugle, l’intolérance, l’exclusion, le refus des différences, ont, à mon sens, manqué quelque chose dans leur vie de foi et dans leur compréhension du modèle de Christ qu’ils prétendent suivre et défendre mieux que personne. Le Christ a ouvert une brèche dans le religieux. Laisserez-vous le religieux refermer cette brèche pour domestiquer Christ et son message ? L'altruisme, la bonté, l'amour universel du Christ se soumettront-ils aux intérêts d'un appareil ecclésiastique particulier et de son fardeau de dogmes inutiles à la vie droite et heureuse ? Votre foi qui se revendique chrétienne suit-elle bien cet homme qui enseignait la primauté de l’amour et l’émancipation des carcans de la fausse piété, ou bien s’apparente-t-elle plutôt à l’extrémisme violent de cet appareil religieux qui a crucifié cet homme avec ses idéaux ?


Ne faisons pas comme eux. N’excluons pas, ne bouchons pas nos oreilles, ne nous mettons pas des œillères. Mais ne renonçons pas non plus à notre dignité, à notre présence, à notre investissement dans l’Église. L’intérêt des conservateurs est d’exclure toute personne remettant en cause leur autorité et leur contrôle sur nos frères et sœurs en Christ. Notre intérêt est d’éveiller les esprits à vivre dans un univers complexe, de les émanciper des préjugés et des illusions de la superstition, pour approcher Dieu d’une manière qui ne déshonore pas l’intelligence qui nous a été donnée. Notre mission est de faire en sorte que croire ne se résume pas à une passivité crédule, que la foi se libère des peurs de la superstition, de l’oppression et de l’obscurantisme. Réconcilier foi et raison, intégrité et tolérance, paix et liberté, droiture et créativité, ordre et progrès, singularité et égalité, grâce et justice. Quoi de plus bon, quoi de plus beau, quoi de plus divin ?


Le chemin d’une foi ouverte, critique et progressiste est plus difficile et plus étroit que celui du conservatisme, car cette foi réconciliée avec la raison est en construction, elle ne s’arrête pas au prêt-à-penser, mais elle apprend sans cesse de l’univers et de sa diversité. « Donne-moi l'intelligence, pour que je garde ta loi et que je la respecte de tout mon cœur ! » disait le Psalmiste (Psaume 119 : 34). Cette loi doit être celle qu’inspire l’Esprit de liberté et d’amour. Elle est en mouvement, et donc plus difficile à saisir ; mais elle vaut la peine d’être suivie. C’est notre foi, certes différente, qui nous pousse à dépasser les barrières mises pour entraver les individus qui osent aller plus loin que ceux qui les ont mises afin de donner le meilleur d'eux-mêmes. « C’est à la liberté que vous avez été appelés », dit un verset (Galates 5 : 13). Ne gâchons pas cette liberté qui peut être capable du pire comme du meilleur.


Nicolas Preud'homme.


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