• Nicolas J. Preud'homme

L'apostolat et les ministères des femmes aux débuts de l'Église

Dernière mise à jour : 8 juil. 2020

Dès les premiers temps du christianisme, il y eut des femmes apôtres qui voyagèrent pour propager l’Évangile, et des femmes investies de certaines responsabilités dans plusieurs Églises. Le témoignage qu’en donne Paul dans les années 50 est indubitable, bien que des lectures orientées en ait été faites par l’exégèse moderne. Il connaît parmi ses parents un couple d’apôtres, Andronicos et Junia, qui l’ont précédé (Romains 16 : 7). Il utilise les relations d’une femme influente, Phœbé, qu’il présente en tant que « diacre de l’Église de Cenchrées » (Romains 16 : 1). L’apôtre Philippe avait dans sa maison quatre filles qui prophétisaient (Actes 21 : 9). Il faut aussi relever la figure de Lydie de Thyatire, dans les Actes des Apôtres, cheffe de famille, entrepreneuse et fondatrice d’une Église de maisonnée (Actes 16 : 14-15), ainsi que Prisca (ou Priscilla), épouse d’un chef d’atelier dont la maisonnée devint le cadre d’une Église itinérante. Le fait qu’elle semble en avoir pris la direction a attiré l’attention des Pères de l’Église au IVe siècle.


Qu’une femme prenne la tête de l’Église n’était sans doute pas possible dans toutes les premières communautés chrétiennes, étant donné que l’auteur du livre de l’Apocalypse maudit une chrétienne de Thyatire qui y joue un rôle prépondérant en enseignant, en prophétisant et en organisant des repas communautaires. Comme y étaient consommées des viandes sacrificielles, il est possible d’identifier une disciple de Paul, en laquelle on a pu vouloir retrouver Lydie revenue de Philippes dans sa patrie (Apocalypse, 2, 20-23). Les Pères de l’Église ont voulu faire de ces femmes prophétisant, enseignant, baptisant ou célébrant la sainte Cène entre elles une caractéristique résiduelle de communautés marginalisées ou sectaires, bien attestées à Rome, Lyon, Carthage ainsi qu’en Asie Mineure, où une épitaphe évoque au milieu du IVe siècle une femme inspirée, cheffe de communauté et mariée.


Faut-il considérer là un premier féminisme chrétien, remontant soit à la prédication de Jésus, soit à la confrontation des premiers chrétiens à la culture gréco-romaine ? Dans le monde antique, la vie religieuse était la sphère privilégiée où une femme pouvait jouer un rôle public. Les cultes de divinités féminines requéraient des prêtresses dans les diverses religions polythéistes. Dans le paganisme, le critère du genre restait déterminant, et c’est contre ce dernier que Paul formule que dans le christianisme, « il n’y a plus ni mâle, ni femelle » (Galates 3 : 28).

En dépit des injonctions de Paul à ce que les femmes n’enseignent pas et gardent le silence dans l’Église (1 Timothée 2 : 12 ; 1 Corinthiens 14 : 34), une vision féministe du christianisme perdura en Asie Mineure, visible dans les Actes de Thècle composés vers 180. Cette paulinienne était une apôtre indépendante qui baptise elle-même et qui s’engage dans une mission solitaire, voyageant travestie en homme, comme le faisaient par ailleurs les femmes philosophes de la mouvance cynique. La pratique évangélisatrice de cette femme marque une rupture en ce qu’elle n’a pas retenu le cadre de la maisonnée, condition jusqu’alors nécessaire pour qu’une femme médecin, artiste ou philosophe puisse exercer son métier ou prodiguer un enseignement. On trouve dans les mouvements gnostiques et montanistes des figures féminines qui fonctionnent en binôme avec un maître masculin.


Par le martyre, des chrétiennes abandonnèrent leur statut social d’épouse et de mère pour s’identifier totalement avec la position d’une femme de foi, comme Perpétue de Carthage en 203. C’était l’époque où les communautés chrétiennes instituaient pour les femmes isolées des catégories ecclésiales distinctes de veuves et de vierges dont le travail était protégé et dont la subsistance était prise en charge, ce qu’avaient déjà tenté les philosophes. Dès la fin du Ve siècle avant notre ère, Socrate conseillait que les orphelines et veuves de guerre soient organisées entre elles et forment des ateliers afin de pouvoir faire face à leurs besoins. Cependant, elles étaient toujours placées sous l’autorité d’un homme qui hébergeait le groupe. Les communautés chrétiennes allèrent donc plus loin que la société hellénisée dont elles suscitaient l’étonnement.





La martyre Perpétue repousse son père qui la supplie de revenir à ses devoirs de mère. Antonio Ridolfi, 1857, huile sur toile, 131 x 97 cm, Sienne, Musée Cassioli.


En général, la place des femmes dans l’Église chrétienne des premiers siècles est analysée sur le mode d’un déclin continu, attribué à la fin du christianisme charismatique, où l’inspiration, les pouvoirs d’exorcisme et de guérison pouvaient garantir une forme d’égalité et légitimer une autorité féminine. Dans les assemblées d’Église, une vision négative se développa envers la femme-disciple, prophétesse ou ministre, comme une image inversée de la maîtresse de maison femme au foyer, dont l’engagement chrétien devrait se limiter au cercle de la famille. Aussi longtemps que les eucharisties se déroulaient dans le cadre de la maisonnée, une femme pouvait à coup sûr y prophétiser, diriger la prière ou enseigner sans que cela paraisse subversif. Ces pratiques féminines devinrent moins bien admises lorsque ces assemblées se tinrent dans des bâtiments collectifs et dans un cadre semi-public. Ce fait explique peut-être partiellement le passage de la liberté de parole au devoir de silence dans les épîtres de Paul. L’argumentation conservée se concentre sur les dangers attribués à la mixité, relevés par ailleurs dans la législation romaine contre les sectes, en particulier dans le cas de vierges consacrées habitant chez des hommes d’Église : tolérées à Smyrne en 250, elles sont interdites par le synode d’Antioche en 268. La restriction des droits concédés aux femmes relevait donc d’une évolution propre à l’Église qui cherchait à mieux s’insérer dans le cadre officiel légal et culturel du monde romain.


Nicolas Preud'homme, repris de Marie-Françoise Baslez, « Apôtres et ministres au féminin », Le Monde de la Bible, 232, mars-avril-mai 2020, p. 58-59, avec quelques modifications.