• Nicolas J. Preud'homme

La théologie est-elle une imposture ?

Que mes amis et connaissances qui font profession de théologie me pardonnent. Celui qui écrit ce billet n'est pas théologien de formation, mais historien. Comme je me suis fixé pour principe de porter mon jugement et ma critique sur ce qui m'était connu ou connaissable, je ne m'estime donc guère légitime pour mener une analyse globale sur toutes les parties de la théologie, sur lesquelles j'ignore encore beaucoup.


Ce que j'ai pu néanmoins apprendre au cours de ma vie de croyant, en lisant de la théologie ou en écoutant des théologiens, mérite néanmoins, je crois, un modeste avis exprimé en ces quelques lignes ; qu'on me pardonne donc si je ne tiens pas assez compte des nuances qui s'imposent sur une matière si diverse !

Sans doute est-il préférable d'exprimer ces remarques d'abord sous forme de questions. Si les théologies entendent produire un savoir sur Dieu, le divin et toutes les réalités recouvrant le champ religieux, comment peuvent-elles parvenir à une connaissance certaine à partir :

- d'un matériel de textes humains qui ne représente qu'une toute petite partie de ce que l'humanité a produit en matière de pensée, de spiritualité et de culture intellectuelle ?

- de sélections différentes de textes appelés canoniques, choisis de manière artificielle et arbitraire par une poignée de clercs tous aussi savants et emplis de certitudes que divers voire divergents dans leurs opinions ?

- de textes dits sacrés, qui se réclament d'une valeur particulière, quand ils ne se prétendent pas divinement inspirés, mais dont l'exégèse critique a démontré de manière indubitable la diversité des traditions manuscrites, la multiplicité des variantes, les tensions et divergences dans la lettre comme dans l'esprit, les lacunes, les erreurs factuelles, les approximations, les partis-pris, les angles morts, et surtout les biais idéologiques au service d'intérêts humains ?

- d'une méthodologie qui paraît tendre davantage à entretenir une discipline autocentrée qu'à croiser les différents savoirs, alors qu'il apparaît clairement aujourd'hui que le croisement des approches et des données est à la source des plus grands progrès scientifiques ?

- d'assertions tautologiques qui tendent à produire un discours définitif sur une multiplicité d'expériences spirituelles très fluctuantes et très variables selon les temps et les lieux où on les considère ? En un mot : les théologiens donnent une vision humaine, à partir d'un matériau humain, au moyen de concepts humains, d'une réalité censée être au-dessus de l'humain. Ne serait-ce pas un peu comme demander à un poisson ce qu'il sait de ce qui se trouve hors de l'eau ?



Pour ma part, formé dans les sciences humaines et sociales, je n'envisage pas de "discourir sur le divin" (faire de la théologie) sans parler des êtres humains et des sociétés qui pensent à Dieu, se représentent Dieu, écrivent sur Dieu, parlent au nom de Dieu. Je ne connais que des êtres humains qui éprouvent (ou non !) le besoin de parler de Dieu. Je ne connais que des visions humaines de Dieu, qui font voir avant tout un Dieu à l'image de l'Homme. "On a dit fort bien que si les triangles faisaient un dieu, ils lui donneraient trois côtés", disait Montesquieu dans les Lettres persanes (LIX). Je ne peux en toute bonne foi rien dire pour définir Dieu, je ne peux rien dire en l'absolu sur Dieu : je ne peux que parler de la manière (fort diverse) dont les êtres humains pensent, représentent et agissent au nom de Dieu. Dieu pensé comme un être distinct de l'homme et de la nature est un objet improuvable, inapprochable, incommensurable autant par les sciences humaines que par les sciences de la nature. Il est un objet de spéculation, une opinion qui relève du croire, et non pas du savoir. Une opinion est respectable tant qu'elle ne se prend pas pour un savoir attesté, prouvé et communément accepté. Vu l'état actuel des querelles religieuses, même au sein d'un même courant, on est loin du compte pour celles et ceux qui rêveraient d'une "science théologique"... La théologie peut-elle dire quelque chose de juste sur Dieu ? Ma réponse serait : elle en dit beaucoup sur les Hommes et leur très grande imagination. Ce qui ne serait déjà pas si mal, si seulement les théologiens le reconnaissaient.

Prenons un peu de hauteur. L'Univers compte environ 2000 milliards de galaxies avec 100 milliards de planètes dans chacune de celles-ci, et son âge est estimé à 13,75 milliards d'années. Comment alors avoir la prétention de croire qu'une espèce présente sur une seule de ces planètes, qui ne vit sous sa forme actuelle que depuis 200 ou 300 000 ans, qui n'a inventé l'écriture que depuis environ 5 300 ans, puisse ambitionner de détenir le monopole du savoir métaphysique sur l'origine, la condition et la finalité morale de cet Univers aussi grand ? Il n'y a tout au plus que 100 ans de différence d'âge entre un nourrisson et le plus sagace des théologiens. Peut-on estimer cette durée de temps suffisante pour penser que ce théologien pourrait juger mieux que ce nourrisson des origines et des fins de l'existence dans un Univers âgé de 13,75 milliards d'années ? Je n'en suis pas si sûr... Le théologien en sait certes plus que le nourrisson ; mais franchement, il faudrait bien plus que 100 ans d'études pour embrasser l'état de la science sur une matière aussi profonde. Une coccinelle est certes plus grande qu'un puceron, mais cela ne la rend pas pour autant capable de gravir l'Everest ! Considérant l'échelle de notre Univers, notre espèce maîtrise tout juste les rudiments de la science. Elle commence tout juste à différencier le mythe par rapport au discours vérifié, la propagande mensongère par rapport au questionnement sincère, le savoir par rapport au croire. Ses capacités intellectuelles ont beaucoup progressé, et elles progresseront sans doute encore dans les quelques millions d'années d'évolution que nous avons devant nous (si nous ne détruisons pas notre maison la Terre et nous avec dans l'intervalle)... Où en seront l'humanité, la science, les opinions, la théologie dans 100 000 ans ? dans un million d'années ? dix ? vingt ? cent millions d'années ? un milliard d'années ? dix? vingt ? ... Un bon théologien aurait-il la témérité de penser que la valeur de ses assertions passerait un seul de ces caps du temps ravageant toutes choses ici-bas ? Que nous ont légué de vrai les anciens écrits des Sumériens, des Babyloniens et des Chinois, si ce n'est de belles histoires sur la condition humaine ? Que nous ont légué de vrai les âges suivants, si ce n'est d'autres belles histoires sur la condition humaine, et trois grains de science ? Mesdames et Messieurs les théologiens, un peu de modestie donc ! Admettez, comme nous autres, savants et chercheurs, les limites de votre travail humain, trop humain. Je vous le dis avec toute l'amitié d'un frère humain présent pour un peu de temps dans ce monde, et dont les jours sont comme l'herbe, destinés à passer comme la fleur des champs (Job 14 : 2 ; Psaume 103: 15 ; 1 Pierre 1 : 24).

L'humain change, l'humain bouge, tout comme ses conceptions de Dieu. Pourquoi donc les théologies humaines voudraient-elles se camper sur l'immuable ? Partons de ce qui nous est connu, pour en explorer les frontières. Mais de grâce, arrêtons de prétendre connaître l'inconnu comme si nous y étions. Tout ce que l'humain envisage de penser ou de faire passe par l'humain. Concevoir une science du sacré qui ne se préoccuperait pas des sciences humaines est donc un non-sens.

Une théologie digne de ce nom, sans filtre humain ou anthropocentriste, seul Dieu pourrait la faire ! Mais voilà, nous en sommes réduits à nous débrouiller avec les moyens du bord. Le divin est une affaire trop sérieuse pour être laissé à la théologie, ou du moins au balbutiement théologique qui me semble caractériser son état présent. Laissons là un moment les arguties convenues sur ces dogmes usés, les galimatias conceptuels tendant parfois au pédantisme ridicule, les énièmes commentaires recyclant machinalement les vieilles gloses. Dégageons la théologie de sa caricature. Enrichissons-la de ce que les historiens, les sociologues, les mathématiciens, les physiciens, les biologistes, les écrivains, les artistes, les chanteurs, les jardiniers, les danseurs, les performeurs, les cinéastes, les paysans, les artisans, les soignants, les étudiants, les travailleurs, les oisifs, les rêveurs, les mélancoliques, les joueurs, les bons vivants, les tristes, les comiques et tous les autres ont à nous dire sur l'expérience humaine et l'au-delà de l'humain !

Et je termine ce long billet par quelques mots sur le Carnet Déborah, le blogue que j'anime. Vous n'y trouverez aucun savoir définitif sur Dieu, aucune démonstration apologétique pour un dogme incontesté, aucune recette magique pour établir la vérité sur l'au-delà, rien qui puisse rassurer vos opinions, vos traditions, vos aspirations comme vos peurs. Aucune marchandise frelatée qui ferait passer des vessies pour des lanternes. Vous y trouverez en revanche un questionnement prudent, honnête depuis ses prémisses jusqu'à ses conclusions (quand il s'en trouve). Une démarche de réflexion interrogeant les sciences, les arts, les philosophies, les militantismes, avec la volonté de justesse, le sens critique et la largesse d'esprit qu'on est en droit d'attendre. Une passerelle vous proposant les outils qui permettent de comprendre l'histoire du christianisme, l'évolution des textes bibliques, les enjeux éthiques et moraux des évolutions sociétales et technologiques. Une initiative orientée vers la contemplation du beau, vers la curiosité pour les choses qui existent, vers le progrès des choses qui doivent advenir. Plutôt que de vouloir produire une ultime version du vrai aussitôt faite, aussitôt dépassée, pratiquons cette expérience de recherche tendue en direction de son propre dépassement !

La ligne du Carnet Déborah est donc claire : accueillir l'humain, questionner l'humain, faire progresser l'humain, avec cette arrière-pensée d'un au-delà possible de l'humain. En toute humilité. En toute humanité.

Nicolas Preud'homme.