Retracer l'histoire de l'Israƫl antique et de l'Ancien Testament
- Nicolas J. Preud'homme
- 13 nov. 2019
- 16 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 août 2020
Quand est apparu le judaïsme ? Quels étaient les cultes et les croyances des anciens Israélites ? Quand, comment et pourquoi la Bible hébraïque a-t-elle été écrite ?
Un documentaire réalisé en 2008 par Gary Glassman, intitulé dans sa version française "Les secrets révélés de la Bible", confronte les analyses sur les textes religieux et les découvertes archéologiques en Terre sainte depuis la fin du XIXe siècle. Les fruits de cette collaboration entre chercheurs montrent qu'à l'époque d'Abraham, la première religion monothéiste était loin d'être une entité cohérente⦠La plupart des Israélites ont, par exemple, longtemps adoré des dieux cananéens à travers des cultes polythéistes. D'autre part, nombre d'entre eux pensaient que Yahvé avait une épouse, Ashéra, qui était elle-même une idole vénérée. Ce n'est qu'à la suite de la destruction de Jérusalem que les juifs, exilés à Babylone, ont rénové leurs croyances pour confesser désormais l'existence d'un dieu unique et universel. Ce fut aussi durant l'Exil (entre 587 et 538 avant J.-C.) qu'ont été rédigés les cinq premiers livres de la Bible, à partir de textes plus anciens et de traditions orales. Ces deux événements tragiques - la perte de Jérusalem et l'exil - constituèrent un terrain favorable à l'émergence d'une religion connue sous le nom de judaïsme, qui donna ensuite naissance au christianisme et à l'islam.
Ce billet propose un compte-rendu illustrƩ de ce film documentaire.
DĆ©couverte en 1896 par lāarchĆ©ologue Flinders Petrie dans la rĆ©gion de ThĆØbes, la stĆØle du pharaon MĆ©renptah, fils de RamsĆØs II, est exposĆ©e au MusĆ©e du Caire. Donald Redford (UniversitĆ© de Pennsylvanie) la dĆ©finit comme une stĆØle de victoires remportĆ©es par les Ćgyptiens sur des peuples Ć©trangers. Un passage : Ā« Ashkelon est dĆ©portĆ©, on sāest emparĆ© de GuĆ©zer ; Yanoam [dans le nord de la vallĆ©e du Jourdain] a Ć©tĆ© conquis ; IsraĆ«l a Ć©tĆ© anĆ©anti, sa semence nāest plus Ā». Loin de marquer sa disparition, la stĆØle de MĆ©renptah marque lāapparition dāun groupe ethnique appelĆ© IsraĆ«l sur les montagnes du sud de Canaan. La stĆØle situe cette dĆ©faite dāIsraĆ«l en 1208 avant notre ĆØre.

Extrait de la stèle de Mérenptah mentionnant le nom d'Israël
Peter Machinist (UniversitĆ© de Harvard), explique la place d'IsraĆ«l dans l'histoire du Proche-Orient ancien. Ā« Pour comprendre les rapports dāIsraĆ«l avec les grandes puissances quāĆ©taient lāĆgypte dāun cĆ“tĆ© et la MĆ©sopotamie de lāautre, il faut mesurer la conscience quāavait son peuple de sa fragilitĆ©. Ā» Ā« Pour la Bible, IsraĆ«l, cāest avant tout un peuple qui est venu sāĆ©tablir sur la terre dāIsraĆ«l. Cet Ćtat nāĆ©tait pas peuplĆ© dāindigĆØnes. Ā»
Dans la GenĆØse, Dieu conclut une alliance avec Abraham : en lāĆ©change dāun culte rendu par Abraham et ses descendants, il accorde la Terre Promise Ć son peuple Ć©lu. Ces rĆ©cits ne sont corroborĆ©s par aucun Ć©crit contemporain ou matĆ©riel archĆ©ologique.
Le rapport entre Bible et archĆ©ologie est Ć©voquĆ© dāemblĆ©e par William G. Dever (UniversitĆ© de lāArizona) : Ā« On ne peut pas ignorer le texte biblique, surtout si on parvient Ć isoler un noyau de vĆ©ritĆ©. Et puis, on a les donnĆ©es archĆ©ologiques. Et que se passe-t-il lorsque le texte et lāartefact indiquent la mĆŖme direction ? On est alors sur des bases solides du point de vue historique Ā». Ā« Les rĆ©dacteurs de la Bible hĆ©braĆÆque racontaient seulement les anecdotes. CāĆ©tait de bons historiens capables de rapporter les faits tels quāils Ć©taient, mais ils visaient tout autre chose Ā».
David Ilan (Hebrew Union College) est plus critique Ć lāĆ©gard de lāapport du texte biblique en matiĆØre dāinformations fiables : Ā« Plus on remonte dans le texte biblique, plus il est difficile dāy trouver du matĆ©riel historique. Les patriarches sont Ć©voquĆ©s dans la GenĆØse. La GenĆØse est avant tout un recueil de mythes et de rĆ©cits de la crĆ©ation. Il est extrĆŖmement difficile dāy trouver un noyau historique Ā».
Mettant de cĆ“tĆ© le concept moderne distinguant le rĆ©el de lāimaginaire, les chercheurs sāattachent plutĆ“t Ć enquĆŖter sur les conceptions que les auteurs de la Bible entendaient faire passer.
Michael Coogan (Stonehill College) rappelle que cāest au XVIIe siĆØcle que les premiĆØres critiques commencĆØrent Ć remettre en cause lāidĆ©e longtemps tenue par les rabbins selon laquelle MoĆÆse aurait Ć©crit le Pentateuque.
Des contradictions internes aux textes peuvent être repérées, comme par exemple pour le récit donné dans la Genèse sur le Déluge.
Ā· Selon un passage de la GenĆØse (6 : 19), NoĆ© aurait emmenĆ© deux paires dāanimaux de chaque espĆØce dans son Arche ; un autre passage (GenĆØse 7 : 2) parle de sept paires pour les animaux purs et une paire pour les animaux impurs.
· Deux versets (Genèse 7 : 4 et 12) avancent que le déluge aurait duré 40 jours et 40 nuits ; un autre verset parle de 150 jours (Genèse 7 : 24).
Deux versions diffĆ©rentes de lāhistoire du DĆ©luge sāentrecroisent sur la mĆŖme page, montrant ainsi la pluralitĆ© des auteurs bibliques.
Dans les cinq premiers livres, La thĆ©orie documentaire avance quatre groupes dāhistoriens qui auraient Ć©crit Ć plusieurs siĆØcles dāĆ©cart. Le Pentateuque serait ainsi une anthologie rĆ©visĆ©e et corrigĆ©e progressivement par plusieurs mains.
Tell Zayit, frontiĆØre sud-ouest de lāancien royaume de Juda. Lors des fouilles menĆ©es en 2005 par Ron Tappy (Pittsburgh Theological Seminary), les archĆ©ologues dĆ©couvrirent une pierre portant une inscription qui sāavĆ©rait ĆŖtre un abĆ©cĆ©daire. Ce document Ć©pigraphique atteste une activitĆ© scribale, forme primitive de lāalphabet hĆ©breu.

Le site des fouilles de Tell Zayit
L'abĆ©cĆ©daire de Tell Zayit est le plus ancien alphabet hĆ©braĆÆque dĆ©couvert Ć ce jour, datant de 1000 avant J.-C. Il est donc possible que la rĆ©daction de certains textes hĆ©braĆÆques aient commencĆ© Ć cette Ć©poque. Dans toute la Bible, lāExode hors dāĆgypte est lāĆ©vĆ©nement le plus mentionnĆ© dans les rĆ©cits. Le Cantique de la Mer Rouge (Exode 15 :1-18) pourrait avoir Ć©tĆ© Ć©crit vers lāan 1000. Mais il nāexiste aucune confirmation archĆ©ologique ou historique de lāExode en tant quāĆ©vĆ©nement.

L'abƩcƩdaire de Tell Zayit.
Pitom et Pi-RamsĆØs sont deux citĆ©s mentionnĆ©es dans lāExode qui se trouvent Ć©galement attestĆ©es dans dāautres sources. Un recoupement a Ć©tĆ© fait entre Tanis et Pi-RamsĆØs, Ā« ville de RamsĆØs Ā». L'annĆ©e 1275 avant notre ĆØre vit l'avĆØnement de RamsĆØs II. Quelques dĆ©cennies plus tard, en 1208, IsraĆ«l est mentionnĆ© sur la stĆØle de MĆ©renptah. LāExode aurait-il lieu entre ces deux dates ? Le problĆØme est quāaucun site archĆ©ologique nāa fourni la trace dāune migration israĆ©lite. Carol Meyers (Duke University) insiste sur lāimportance du rĆ©cit de lāExode dans la construction des idĆ©es de libertĆ© et dāindĆ©pendance dans le systĆØme de valeur des IsraĆ©lites.

LāarchĆ©ologue John Garstang (1876-1956)
Amnon Ben-Tor (Hebrew University of Jerusalem) a fouillé le site d'Hazor. Dans cette ancienne cité a été révélé un palais cananéen où se voient plusieurs traces de destruction.

Le site d'Hazor

Une statue de divinitƩ profanƩe au milieu des cendres de Hazor.
La profanation d'une statue de divinitĆ© retrouvĆ©e au milieu des dĆ©combres de Hazor rĆ©sulte vraisemblablement d'un acte commis par les vainqueurs lors de la destruction de la citĆ©. Sāagit-il des Ćgyptiens ? Ceux-ci ne mentionnent pas la conquĆŖte de Hazor. Les IsraĆ©lites sont, pour Amnon Ben-Tor, les principaux suspects pour la destruction dāHazor.

Fouilles dāAĆÆ dans lāactuelle Cisjordanie.
Cependant, les fouilles ont montrĆ© que la destruction dāAĆÆ date de 2200 av. J.-C., celle de JĆ©richo Ć 1500 av. J.-C., celle de Hazor de 1250 av. J.-C. Les trois citĆ©s-Ćtats nāont donc pas Ć©tĆ© incendiĆ©es en mĆŖme temps. Au contraire, prĆØs de mille ans sĆ©parent leur disparition. Sur les 31 sites que JosuĆ© est censĆ© avoir conquis, presque aucune trace de conflit armĆ© ou de destruction, comme le fait remarquer William G. Dever. LāarrivĆ©e des IsraĆ©lites en Canaan ne peut donc pas ĆŖtre le rĆ©sultat dāune vaste campagne militaire menĆ©e par JosuĆ©. Seule la stĆØle de MĆ©renptah atteste une prĆ©sence israĆ©lite liĆ©e Ć Canaan autour de 1200 avant notre ĆØre.
Pour Sharon Zuckerman, la destruction finale se traduit par la mutilation des statues de roi et de dieu. Or, sur Hazor, il nāy a pas eu de combat car on nāa pas trouvĆ© dāarmes dans les rues. Pas dāinvasion. Sur lāacropole dāHazor, il y a des quartiers dĆ©labrĆ©s et dāautres abandonnĆ©s. Elle privilĆ©gie donc plutĆ“t la thĆØse dāune culture en dĆ©clin et dāune insurrection populaire. Des CananĆ©ens vivant Ć Hazor se seraient rebellĆ©s contre lāaristocratie rĆ©gnant sur la ville. Tout le systĆØme cananĆ©en des citĆ©s Ćtats sāeffondre.
Une longue pĆ©riode dāagitation et de dĆ©clin a balayĆ© les empires de MĆ©sopotamie, dāEgypte et de mer ĆgĆ©e autour de 1200 avant notre ĆØre. Une fois le calme revenu, plusieurs nouveaux peuples occupent le territoire de ces anciennes citĆ©s Ćtats. Dans les annĆ©es 1970, les archĆ©ologues encadrĆ©s par IsraĆ«l Finkelstein font des relevĆ©s Ć travers le territoire montagneux de Cisjordanie. La datation des cĆ©ramiques rĆ©vĆØle que jusquāen 1200 av. J.-C., il y avait environ 25 villages abritant entre 3000 et 5000 habitants . Ć peine 200 ans plus tard, on constate un boum dĆ©mographique : 250 villages, 45 000 habitants. Cela ne peut pas sāexpliquer par un simple accroissement naturel. Ce serait alors liĆ© Ć lāinstallation de groupes Ć©pars en plusieurs vagues.
Amnon Ben Tor prĆ©sente dans ce documentaire les maisons typiquement israĆ©lites. Il s'agit de villages avec des constructions assez Ć©galitaires, sans monument majeur, des objets sans raffinement. Cette culture matĆ©rielle ressemble beaucoup Ć celle des CananĆ©ens. Seule lāarchitecture des habitations change. La plupart des IsraĆ©lites seraient des CananĆ©ens dispersĆ©s, selon William G. Dever. Une rĆ©volution sociale et Ć©conomique aurait prĆ©sidĆ© Ć l'ethnogenĆØse des IsraĆ©lites. Des CananĆ©ens, lassĆ©s de la pression fiscale des Ćgyptiens et de lāoppression politiques, en quĆŖte dāune vie meilleure, auraient abandonnĆ© leurs citĆ©s-Ćtats pour partir dans les collines de la ShĆ©phĆ©lah, avant de rĆ©apparaĆ®tre sous un nouveau nom, les IsraĆ©lites.

Ancienne maison israƩlite dans le massif de collines de la ShƩphƩlah.

Villages israélites vers 1200 avant notre ère.

Villages israélites vers 1000 avant notre ère.
DāaprĆØs les fouilles, lāessor dāIsraĆ«l est la consĆ©quence de lāeffondrement des citĆ©s cananĆ©ennes, et non pas la cause : cāest donc lāinverse de ce que dit le texte biblique.
LāAncien Testament sāattache Ć considĆ©rer les IsraĆ©lites comme des Ć©trangers sāimplantant en Canaan, avec Abraham, Jacob, MoĆÆse, JosuĆ©. Les villages israĆ©lites se dĆ©marquent dans leur culture matĆ©rielle des riches Ć©laborations de la culture cananĆ©enne : on n'y trouve pas de cĆ©ramique peinte ni importĆ©e. Avraham Faust (Bar-Ilan UniversitĆ©) insiste sur cette stratĆ©gie de rupture avec le passĆ©. Pour se dĆ©finir, les IsraĆ©lites se sont donc dĆ©marquĆ©s des CananĆ©ens.
La Bible insiste sur la particularitĆ© monothĆ©iste des IsraĆ©lites. Dans les Ć©crits de l'Ancien Testament, les quatre lettres Yhwh transcrivaient le nom propre du Dieu dāIsraĆ«l, dont la sacralitĆ© le rendait imprononƧable pour les rabbins.
En quĆŖte des origines de YahvĆ©, Donald Redford (Pennsylvania State University) examine un bas-relief de victoire de SĆ©ti Ier sur les Chassous, un peuple du dĆ©sert de JudĆ©e, au sud. Les Chassous Ć©taient des nomades vivant dans lāactuelle sud de la Jordanie et nord de lāArabie Saoudite Ć peu prĆØs Ć lāĆ©poque où les IsraĆ©lites sont apparus. Or, dans les textes Ć©gyptiens Ć propos des Chassous, il est question dāun camp de Chassous dans un endroit appelĆ© Yhw ; ce nom Ć©tait probablement celui de leur dieu protecteur. Et ce nom ressemble fort Ć celui de Yhwh chez les IsraĆ©lites. Dans la pratique, la plupart des IsraĆ©lites nāĆ©taient pas monothĆ©istes.

Statuette de taureau dāEl, idole du panthĆ©on cananĆ©en exhumĆ©e sur site israĆ©lite.

Tell Dan.
Le premier abĆ©cĆ©daire hĆ©braĆÆque trouvĆ© par Ron E. Tappy (Pittsburgh Theological Seminary) Ć Tell-ZaĆÆt a Ć©tĆ© rĆ©utilisĆ© comme pierre de remploi dans un mur. Le site se trouve Ć la frontiĆØre occidentale du royaume dāIsraĆ«l. Il devait vraisemblablement y avoir des scribes dans la capitale du royaume israĆ©lite du Nord.
Au XVIIIe siĆØcle, les philologues allemands Ć©claircissent en partie le mystĆØre des auteurs de la Bible Ć partir des deux mots utilisĆ©s pour dĆ©signer Dieu. Michael Coogan fait remarquer que certains passages de la Bible parlent de Dieu comme YahvĆ© ; ils rattachent ces passages Ć la source J ; dāautres passages mentionnent Dieu sous le nom dāElohim : cāest la source E. En sāinspirant des poĆØmes et des chants transmis par les gĆ©nĆ©rations, chaque auteur compose son rĆ©cit sur cette mĆ©moire commune.

StĆØle de Tell Dan mentionnant la "Maison de David".
En 2005, lāarchĆ©ologue israĆ©lienne Eilat Mazar (Shalem Center) obtient lāautorisation de commencer des fouilles sur la partie la plus ancienne de JĆ©rusalem, la CitĆ© de David. Des remparts ont Ć©tĆ© dĆ©gagĆ©s. Eilat Mazar estime avoir exhumĆ© Ć peine 20% du complexe de fortifications ; pour elle, cela ne peut ĆŖtre quāune structure royale.

L'archƩologue Eilat Mazar sur le site de la CitƩ de David.
Le problĆØme est que lāĆ¢ge des pierres elles-mĆŖmes ne peut ĆŖtre Ć©tabli ; pour cela, il faut recourir Ć la datation de la cĆ©ramique. Pour dater la cĆ©ramique, il faut tenir compte de lāĆ©volution des styles et de la strate dans laquelle la cĆ©ramique a Ć©tĆ© retrouvĆ©e. En examinant les poteries retrouvĆ©es sur un site bien stratifiĆ©, une chronologie de rĆ©fĆ©rence est Ć©tablie par les stratigraphistes et les spĆ©cialistes de la cĆ©ramique ; mais cette chronologie est flottante et ne sāappuie sur aucune date fixe. William Foxwell Albright, pĆØre de lāarchĆ©ologie biblique, sāest basĆ© sur des sources littĆ©raires pour Ć©tablir une chronologie de rĆ©fĆ©rence ; celle-ci, modifiĆ©e, fait encore rĆ©fĆ©rence aujourdāhui.
Pour Eilat Mazar, le palais quāelle a exhumĆ© avec son Ć©quipe est celui de David, les poteries censĆ©es dater du Xe siĆØcle avant notre ĆØre, suivant la chronologie dāAlbright. Mais certains archĆ©ologues comme IsraĆ«l Finkelstein dĆ©noncent cette chronologie principalement fondĆ©e sur la Bible.

Reconstitution du palais judƩen de la CitƩ de David.
La datation par radiocarbone est plus rigoureuse. Si on retrouve un reste vĆ©gĆ©tal ou animal sur le site, on peut utiliser le carbone quāil contient pour dater la strate : en mesurant la proportion de carbone 14 par rapport Ć celle du carbone 12, on analyse le stade de dĆ©composition de lāorganisme et on Ć©tablit ainsi une chronologie. Ces recherches montrent que le style de cĆ©ramique quāassociait Albright Ć la pĆ©riode de David et de Salomon date en fait de 75 ans plus tard, soit donc Ć lāĆ©poque du roi Omri, de son fils Achab, au IXe siĆØcle avant notre ĆØre.
IsraĆ«l Finkelstein considĆØre ainsi que David nāĆ©tait pas Ć la tĆŖte dāun grand royaume, mais dāune petite chefferie, un seigneur de guerre dont la capitale, JĆ©rusalem, serait un simple hameau. Cāest ce quāavance la datation au carbone 14.
Cependant, dāautres Ć©quipes, analysant les datations au carbone 14, considĆØrent bien que le palais de la CitĆ© de David et lāabĆ©cĆ©daire de Ron Tappy pourraient dater du Xe siĆØcle, lāĆ©poque de David et Salomon. La datation par radiocarbone contient une marge dāerreur de plus ou moins trente ans. On ne peut donc dĆ©terminer avec certitude par le carbone 14 si le royaume de David Ć©tait aussi prospĆØre que le dit la Bible.
LāarchĆ©ologue YigaĆ«l Yaddin, le prĆ©dĆ©cesseur dāAmnon Ben Tor, directeur des fouilles de Hazor, pense avoir trouvĆ© une construction de Salomon, une porte Ć triple tenaille.

Amnon Ben Tor sur la porte Ć triple tenaille dāHazor.

LāarchĆ©ologue, politicien et militaire israĆ©lien YigaĆ«l Yadin (1917-1984)
La porte dāHazor prĆ©sente un plan similaire Ć celle de Megiddo et Ć celle de Gezer. On aurait donc de grandes constructions Ć©manant dāun pouvoir central, au nord, au centre et au sud de Canaan. Serait-ce la preuve dāun royaume unique correspondant Ć la royautĆ© de David et de Salomon ?
Relief du pharaon Sheshonq qui envahit IsraĆ«l. La Bible situe cet Ć©vĆ©nement cinq ans aprĆØs la mort de Salomon, sous le rĆØgne de son fils Roboam. Sheshonq aurait pillĆ© JĆ©rusalem (1 Rois, 14, 25-26). Donald Redford estime que cet Ć©vĆ©nement est lāun des premiers où histoire biblique et histoire Ć©gyptienne se recoupent. La chronologie Ć©gyptienne date de 925 avant J.-C. la campagne de Sheshonq. Si on admettait lāhistoricitĆ© de Salomon, celui-ci aurait donc rĆ©gnĆ© au Xe siĆØcle avant notre ĆØre, jusquāen 930 av. notre ĆØre.

Prisonniers enchaînés sur le relief célébrant la victoire de Sheshonq en 925 avant notre ère.
William G. Dever identifie sur le site de GuĆ©zer des traces de destructions quāil relie Ć la campagne dĆ©vastatrice de Sheshonq. La prĆ©sence dāune porte monumentale Ć GuĆ©zer serait donc Ć placer au Xe siĆØcle avant notre ĆØre, avant cette campagne de Sheshonq.

Le site archƩologique de GuƩzer.

Reconstitution du Temple de JĆ©rusalem Ć lāĆ©poque du royaume de Juda.
Ce temple nāa pas grand-chose Ć voir avec le judaĆÆsme moderne. Cāest un culte de YahvĆ© conƧu comme divinitĆ© suprĆŖme qui sāarticule sur un Temple censĆ© avoir Ć©tĆ© bĆ¢ti par Salomon, fils de David.
Lāaspect extĆ©rieur du Temple et son fonctionnement. Les archĆ©ologues pensent savoir où se trouvent les ruines : enfouies sous lāactuel DĆ“me du Rocher. On nāa pas encore retrouvĆ© la moindre pierre du Temple de Salomon. La Bible en fournit cependant une traduction dĆ©taillĆ©e. Le temple de Salomon ressemble aux temples paĆÆens des peuples voisins, presque identique Ć celui dāAĆÆn Dara au nord de lāactuelle Syrie. Le plan au sol est presque le mĆŖme, et on a retrouvĆ© des chĆ©rubins sur celui dāAĆÆn Dara. Sur le sol, des empreintes de pieds reprĆ©sentent les traces censĆ©es avoir Ć©tĆ© laissĆ©es par le dieu lors de sa progression vers le sanctuaire.

Vestiges de l'ancien temple d'AĆÆn Dara en Syrie

Chérubins du temple d'Aïn Dara
Lawrence Stager (Harvard University) pense que les donnĆ©es de la Bible croisĆ©es avec les observations sur le temple dāAin Dara donnent une idĆ©e assez prĆ©cise sur ce que devait ĆŖtre le temple de la CitĆ© de David.

Reconstitution de la Cour du Temple de JƩrusalem

Reconstitution du Lieu Saint dans le Temple de JƩrusalem.

Reconstitution du Saint des Saints dans le Temple de JƩrusalem.
Sur le mont Garizim, en Palestine, se tient un rite encore pratiquĆ© par les Samaritains, une communautĆ© de croyants affirmant ĆŖtre les descendants directs des premiĆØres tribus dāIsraĆ«l. Ils pratiquent une forme archaĆÆque du culte israĆ©lite : le sacrifice animal.

AssemblƩe de Samaritains.
Le sacrifice dāanimaux se base sur la valeur symbolique du sang, principe de vie, Ć©lĆ©ment sacrĆ© du monde humain.
Amihai Mazar prĆ©sente une de ces dĆ©couvertes : une statuette dāargile retrouvĆ©e dans une maison israĆ©lite de Tell-Rehov reprĆ©sentant une divinitĆ© de la fertilitĆ©, qui tient un bĆ©bĆ© dans ses bras.

Divinité païenne de Tell-Rehov présentée par Amihai Mazar.
En 1968, William G. Dever fouillait un site funĆ©raire du sud dāIsraĆ«l lorsquāun habitant lui apporte une pierre qui avait Ć©tĆ© volĆ©e dans un tombeau. Cāest une Ć©pitaphe du VIIIe siĆØcle : Ā« puisse-t-il ĆŖtre bĆ©ni par YahvĆ© et son AshĆ©ra Ā». YahvĆ© nāĆ©tait donc pas perƧu comme Dieu unique par les premiers IsraĆ©lites. YahvĆ© avait une parĆØdre, une Ć©pouse : AchĆ©ra. La Bible reconnaĆ®t certes que les IsraĆ©lites honoraient dāautres dieux que YahvĆ©.

Ćpitaphe du VIIIe siĆØcle avant notre ĆØre retrouvĆ©e dans le sud d'IsraĆ«l par W. G. Dever.
Selon les livres des Rois et des Chroniques dans la Bible, peu aprĆØs la mort de Salomon, les dix tribus du Nord se rĆ©voltent et forme le royaume dāIsraĆ«l. Une pĆ©riode de coexistence entre le royaume de Juda et celui d'IsraĆ«l s'inscrit entre le Xe et la fin du VIIIe siĆØcle.
La formation de lāempire assyrien constitua une nouvelle menace pour les royaumes de Canaan. Les bas-reliefs assyriens dĆ©crivent en dĆ©tail leur suprĆ©matie sur IsraĆ«l et sur Juda.
La Bible rapporte une rĆ©forme religieuse menĆ©e par le roi Josias Ć la fin du VIIe siĆØcle avant J.-C. Josias aurait lu un livre de la Loi. Ce serait le DeutĆ©ronome. La source D selon les philologues adeptes de la thĆ©orie documentaire. D reprend lāhistoire de lāExode et renouvelle lāalliance conclue entre les HĆ©breux et les IsraĆ©lites.
DeutĆ©ronome insiste sur le fait que seul le Dieu dāIsraĆ«l doit ĆŖtre honorĆ©. Le Livre du DeutĆ©ronome contient les dix commandements avec lāinterdiction catĆ©gorique dāhonorer dāautres dieux (Deut 5, 6-9). Ces commandements se retrouvent aussi dans le livre de lāExode. Un code universel de moralitĆ© et de justice qui eut une rĆ©percussion considĆ©rable sur le monde occidental.
En 586 av. J.-C., aprĆØs avoir battu les Assyriens, un nouvel Empire, les Babyloniens, conquiert Juda, assiĆØge et prend JĆ©rusalem, brĆ»lant les yeux et dĆ©portant en captivitĆ© le roi SĆ©dĆ©cias. Les prĆŖtres, les prophĆØtes et les scribes israĆ©lites sont enchaĆ®nĆ©s et emmenĆ©s Ć Babylone. Les textes babyloniens confirment la prĆ©sence de dĆ©portĆ©s judĆ©ens parmi lāentourage du roi. Certains manuscrits anciens ont pu ĆŖtre sauvĆ© des flammes de JĆ©rusalem. Selon la thĆ©orie documentaire, cāest Ć Babylone que les prĆŖtres et les scribes auraient produit la majeure partie de la Bible hĆ©braĆÆque : ce groupe dāauteurs est considĆ©rĆ© comme la source P, ou source sacerdotale. Cette compilation aurait donnĆ© lieu au Pentateuque, les cinq premiers livres de la Bible. Le chapitre 17 de la GenĆØse prescrit la circoncision comme valeur dāalliance : cela ne concernerait pas tant Abraham que les dĆ©portĆ©s qui lisaient ce texte, et qui cherchaient un signe physique capable de reprĆ©senter loin de JĆ©rusalem leur appartenance Ć la communautĆ© israĆ©lite. Les Babyloniens font figure pour les dĆ©portĆ©s israĆ©lites de nouveaux paĆÆens avec lesquels ils ne doivent pas se mĆ©langer. Ce nāest pas une coĆÆncidence si P fait naĆ®tre Abraham Ć Ur, Ć quelques kilomĆØtres au sud de Babylone. Le voyage dāAbraham dāUr vers Harran puis Canaan reprĆ©senterait lāespoir dāun retour des dĆ©portĆ©s israĆ©lites en Terre Promise.
Pour sāassurer la protection divine de YahvĆ©, la source P met en avant les prescriptions religieuses comme le Shabbat, les rĆ©unions de priĆØre dans ce qui devint plus tard la synagogue. Cāest pendant la pĆ©riode de lāExil que les IsraĆ©lites affirment leur foi monothĆ©iste et dĆ©sormais juive. LāexpĆ©rience de lāExil transforme un culte de YahvĆ© en une religion monothĆ©iste articulĆ©e dont les formes demeurent principalement encore aujourdāhui.
Fort peu de manuscrits datant de cette pĆ©riode de lāExil ont Ć©tĆ© dĆ©couverts. Les Manuscrits de la Mer Morte sont pour lāessentiel postĆ©rieurs, les plus anciens dĆ©couverts datant des IIIe et IIe siĆØcles avant notre ĆØre. DĆ©couverts dans une grotte dĆ©sertique prĆØs de la Mer Morte, leur contenu a bĆ©nĆ©ficiĆ© dāun Ć©tat exceptionnel de conservation. NĆ©anmoins, il est fort probable dāimaginer que la tradition judaĆÆque sāest fixĆ©e bien avant le IIIe siĆØcle av. J.-C.
Est Ć©voquĆ©e Ć la fin du documentaire une tendance historiographique rĆ©visionniste, considĆ©rant les textes de la Bible comme pure fiction, rĆ©invention complĆØte dāun passĆ© israĆ©lite totalement imaginaire. Cette opinion extrĆŖme peut ĆŖtre rĆ©futĆ©e par les recherches sur lāIsraĆ«l ancien dĆ©voilant certaines correspondances avec les textes bibliques.
La lĆ©gitimitĆ© du passĆ© israĆ©lite repose sur la dĆ©couverte dāun Ć©lĆ©ment pouvant prouver un Ć©tat ancien des textes bibliques. Au pied du rempart de JĆ©rusalem, dans un vieux cimetiĆØre, se trouvent sept grottes mortuaires datant du septiĆØme siĆØcle av. J.-C., Ć peu prĆØs Ć lāĆ©poque du roi Josias. Avant les fouilles, ces grottes avaient Ć©tĆ© pillĆ©es ; les archĆ©ologues nāen attendaient donc pas grand chose. Un jeune garƧon Ć¢gĆ© de 13 ans, employĆ© comme bĆ©nĆ©vole, a Ć©tĆ© chargĆ© de nettoyer la tombe pour prendre des photographies. Au lieu de quoi, comme il sāennuyait et quāil Ć©tait seul, il sāest mis Ć frapper le sol avec un marteau ; or le sol Ć©tait en fait un plafond affaissĆ© qui se brisa sous les coups du marteau. Dans cette cavitĆ© furent trouvĆ© des objets qui avaient Ć©chappĆ© aux pillards. Parmi les objets gravĆ©s se trouvait un cylindre de 2,5 cm de long et de 1 cm de diamĆØtre, fait dāargent, une sorte de rouleau minuscule. Un autre rouleau dāargent lĆ©gĆØrement plus petit est Ć©galement trouvĆ©. Les deux petits manuscrits sont envoyĆ©s au musĆ©e dāIsraĆ«l.

Rouleaux miniatures du VIIe s. av. J.-C. retrouvƩes dans une grotte de JƩrusalem.
Andrew G. Vaughn (American Schools of Oriental Research) a participĆ© Ć lāĆ©tude de petits manuscrits enroulĆ©s pour servir dāamulettes, avec lāarchĆ©ologue Gabriel Barkay et son Ć©quipe. Les spĆ©cialistes mettent au point un procĆ©dĆ© mĆ©ticuleux de restauration pour dĆ©rouler les rouleaux et rĆ©vĆ©ler leur contenu. Le texte consiste en une priĆØre Ć Dieu Ć©tonnamment familiĆØre, que lāon rĆ©cite encore dans les synagogues et les Ć©glises : Ā« Que le Seigneur te bĆ©nisse et te garde. Que le Seigneur fasse rayonner sur toi son regard et tāaccorde sa grĆ¢ce. Que le Seigneur porte sur toi son regard et te donne la paix. Ā» (Nombres 6, 24-26). Ces deux amulettes contiennent donc la bĆ©nĆ©diction sacerdotale du livre des Nombres. Cāest la plus ancienne trace du texte biblique. On a trouvĆ© ces amulettes avec des poteries datant du VIIe siĆØcle av. J.-C. La palĆ©ographie atteste Ć©galement la datation du VIIe siĆØcle avant notre ĆØre. Ce tĆ©moignage antĆ©rieur de quatre siĆØcles aux premiers tĆ©moignages des manuscrits de la Mer Morte recule donc de plusieurs siĆØcles les premiĆØres traces de rĆ©daction de certains livres bibliques : une partie de lāAncien Testament a Ć©tĆ© Ć©crite sous les descendants du roi David, avant la destruction de JĆ©rusalem par les Babyloniens. Cāest cependant pendant lāExil babylonien que la Torah a pris sa forme finale. Dans la Bible, le livre dāEsdras avance que ce dignitaire juif avait un exemplaire de la Torah lors de son retour Ć JĆ©rusalem.

Photographie et mesure de l'un de ces rouleaux
Dans lāAntiquitĆ©, la destruction dāun pays par un envahisseur Ć©tranger signifiait que les dieux des vainqueurs Ć©taient supĆ©rieurs aux dieux des vaincus. La chute de JĆ©rusalem a donc constituĆ© un grand traumatisme dans les mentalitĆ©s des IsraĆ©lites. Comme lāexplique Peter Machinist et William G. Dever, les IsraĆ©lites, en ont dĆ©duit que le polythĆ©isme a entraĆ®nĆ© leur chute. AprĆØs la destruction de JĆ©rusalem, plus aucune trace de sanctuaires ou dāidoles polythĆ©istes nāest repĆ©rĆ©e sur les sites archĆ©ologiques, ainsi que lāaffirme Ephraim Stern (Hebrew University of Jerusalem). Ce constat atteste lāampleur de cette rĆ©volution religieuse traduisant lāavĆØnement du judaĆÆsme monothĆ©iste.
Le documentaire de Gary Glassman offre au grand public un aperçu dense, précis et bien documenté de la recherche sur l'ancien Israël et l'Ancien Testament. La période des deux royaumes de Juda et d'Israël entre le Xe et le VIIIe siècle avant notre ère aurait pu être davantage traitée, étant donné qu'elle a laissé un certain nombre de traces dans la documentation archéologique comme dans les chroniques bibliques et qu'elle a notamment vu la formation de plusieurs traditions relatives aux patriarches ainsi que l'émergence des mouvements prophétiques. D'autre part, les considérations relatives à la théorie documentaire sur les sources du Pentateuque apparaissent aujourd'hui plutÓt datées en raison des avancées récentes de la critique textuelle.
Billet de Nicolas Preud'homme.
Source : Gary Glassman, Les secrets rƩvƩlƩs de la Bible, documentaire d'histoire diffusƩ sur la chaƮne tƩlƩvisƩe Arte.