• Nicolas J. Preud'homme

Hommage à Menocchio, meunier du Frioul persécuté par l’Inquisition

Dernière mise à jour : 17 sept. 2020



Dans l’Italie du XVIe siècle, un meunier du Frioul, Domenico Scandella, surnommé Menocchio, dut défendre sa foi devant le Saint-Office avant de mourir sur le bûcher. Ce lecteur autodidacte, exégète à ses heures, hérétique malgré lui, s’était constitué sa petite bibliothèque au gré des rencontres, hors de toute affiliation académique, prélevant librement dans les textes, façonnant sa propre vision du monde. Pour Menocchio, l’univers est gouverné par une loi générale de la putréfaction. Dieu, les anges et toutes les créatures sont censés naître du chaos, comme les vers apparaissent dans le fromage. Nous sommes des dieux, et tout est Dieu : le ciel et la terre, l’air et la mer, les abîmes et l’enfer.




Image du film Menocchio réalisé par Alberto Fasulo, 2019.


Dans son étude magistrale, Le Fromage et les vers, l'historien Carlo Ginzburg a révélé cette figure dont le souvenir n’a subsisté qu’à travers les archives de ses persécuteurs. Il défend l’idée d’une culture populaire autonome, qui ne se réduit pas à une pâle imitation de la culture des élites ou à un fonds de coutumes superstitieuses.





Retranscription d'un extrait de l'entretien entre Menocchio et son interrogateur du Saint-Office.


L’Inquisiteur : « Dans les précédents interrogatoires, il apparaît que vous vous êtes contredit en parlant de Dieu, dans l’un vous dites que Dieu était éternel avec le chaos et dans un autre vous dites qu’il faut fait à partir du chaos : « dites donc clairement ce que vous pensez là-dessus. »

Menocchio : « Mon opinion est que Dieu a été éternel avec le chaos, mais il ne se connaissait pas et n’était pas vivant, mais ensuite il se connut et c’est cela que j’entends par avoir été fait à partir du chaos.»

L’Inquisiteur : « Vous avez dit plus haut que Dieu avait l’intellect : comment donc ne se connaissait-il pas lui-même auparavant, et pour quelle cause se connut-il ensuite ? Dites aussi ce qui est venu en Dieu qui a rendu Dieu vivant alors qu’avant il ne vivait pas. »

Menocchio : « Je crois qu’il en a été pour Dieu comme pour les choses de ce monde, qui vont de l’imparfait au parfait, par exemple l’enfant qui, quand il est dans le ventre de sa mère, ne comprend ni ne vit, mais, sorti de son ventre, commence à vivre puis, en grandissant, commence à comprendre : de même Dieu, tant qu’il était avec le chaos était imparfait, il ne comprenait pas ni ne vivait, mais ensuite, lorsqu’il s’est dégagé de ce chaos, il a commencé à vivre et à comprendre. »

L’Inquisiteur : « Cet intellect divin en ce commencement connaissait quelque chose distinctement et en particulier ? »

Menocchio : « Il connut toutes les choses qui devraient être, il connut les hommes, et aussi de qui devaient naître les autres, mais il ne connut pas tous ceux qui devaient naître, à l’exemple de ceux qui ont des troupeaux et qui savent de quelles bêtes doivent en naître d’autres, mais ne savent pas avec précision tous ceux qui doivent naître. Ainsi Dieu voyait le tout, mais ne voyait pas tous les détails qui devaient arriver. »

L’Inquisiteur : « Cet intellect divin eut-il à l’origine connaissance de toutes choses : d’où tira-t-il cette connaissance, de sa propre ou pas une autre voie ? »

Menocchio : « L’intellect recevait la connaissance du chaos où toutes choses étaient confondues : puis cet intellect reçut l’ordre et la connaissance, de la même façon que nous connaissons la terre, l’eau, l’air et le feu, et ne les distinguons qu’ensuite. »

L’Inquisiteur : « Le Dieu n’avait-il pas la volonté et le pouvoir avant de faire toutes choses ? »

Menocchio : « Si. De même que s’accroissait en lui la connaissance, s’accroissait aussi en lui le vouloir et le pouvoir. »

L’Inquisiteur : « Le vouloir et le pouvoir sont-ils une seule et même chose en Dieu ? »

Menocchio : « Ils y sont distincts comme en nous : avec le vouloir il faut aussi le pouvoir de faire une chose, ainsi le menuisier qui veut faire un escabeau a besoin des instruments nécessaires pour le faire et s’il n’a pas le bois, sa volonté est vaine. Il en est ainsi pour Dieu, outre le vouloir il faut le pouvoir. »

L’Inquisiteur : « Quel est ce pouvoir de Dieu ? »

Menocchio : « Faire faire par ses ouvriers. »

L’Inquisiteur : « Ces anges qui pour toi sont les serviteurs de Dieu dans la construction du monde, furent-ils créés immédiatement par Dieu, ou par qui ? »

Menocchio : « Ils furent produits par la nature à partir de la plus parfaite substance du monde, comme les vers sont produits à partir du fromage ; mais en venant au jour, ils reçurent de Dieu, avec sa bénédiction, la volonté, l’intellect et la mémoire. »

L’Inquisiteur : « Dieu pouvait-il faire toute chose de lui-même, sans l’aide des anges ? »

Menocchio : « Oui, comme quelqu’un qui, pour bâtir sa maison, emploie des maîtres et des compagnons, et on dit ensuite que c’est lui qui l’a bâtie ; de même dans la construction du monde Dieu a employé les anges et on dit que c’est Dieu qui l’a fait. Et de même que ce maître peut aussi bien, lorsqu’il construit sa maison, tout faire tout seul, mais en y mettant plus de temps, de même Dieu, lorsqu’il construisit le monde, aurait pu le faire tout seul mais il y aurait mis plus de temps. »

L’Inquisiteur : « S’il n’y avait pas eu cette substance à partir de laquelle ont été produits tous ces anges, s’il n’y avait pas eu le chaos. Dieu aurait-il pu construire toute la machine du monde à lui tout seul ? »

Menocchio : « Je crois que l’on ne peut rien faire sans matière et que Dieu non plus n’aurait rien pu faire sans matière. »

L’Inquisiteur : « Cet esprit ou cet ange suprême que vous appelez Saint-Esprit est-il de la même nature et de la même essence que Dieu ? »

Menocchio : « Dieu et les anges sont de l’essence du chaos, mais il y a différence de perfection : la substance de Dieu est plus parfaite que celle du Saint-Esprit, car Dieu est plus parfaite lumière ; et je dis de même du Christ qu’il est d’une substance inférieure à celle de Dieu et à celle du Saint-Esprit. »

L’Inquisiteur : « Ce Saint-Esprit a-t-il autant de pouvoir que Dieu ? Et le Christ a-t-il lui aussi autant de pouvoir que Dieu et autant que le Saint-Esprit ? »

Menocchio : « Le Saint-Esprit n’a pas autant de pouvoir que Dieu et le Christ n’a pas autant de pouvoir que Dieu et que le Saint-Esprit. »

L’Inquisiteur : « Ce que vous appelez Dieu est-il fait et produit par quelqu’un d’autre ? »

Menocchio : « Il n’est pas produit par d’autres mais il reçoit son mouvement du mouvement du chaos et va de l’imparfait au parfait. »

L’Inquisiteur : « Et le chaos, qui le mouvait ? »

Menocchio : « Il se mouvait de lui-même. »


Traduction de Monique Aymard, Flammarion, 2019, p. 119-122.




L'histoire de Menocchio a été adaptée au cinéma en 2019 à travers le film du réalisateur italien Alberto Fasulo.


Au-delà des questions de théologie ou de doctrine, c'est la lutte d'un homme du peuple pour sa dignité, pour sa liberté de croire et de vivre sa foi face au poids écrasant du système religieux qui nous interpelle encore aujourd'hui.

Nicolas Preud'homme.